Nouvelle (X) Quand le rêve, mine de rien, rime et rame

Je travaillais depuis vingt-six ans dans cette vénérable Maison. Treize sbires imbus d’eux-mêmes, au service du dieu argent, décidèrent un jour entre la poire et le fromage de sabrer dix pour cent des employés de l’entreprise. La mauvaise conjoncture économique ne devrait pas empêcher les chers actionnaires de poser leur tête sur un oreiller bien garni en billets de banque afin qu’ils puissent se prélasser dans une moelleuse abondance qui fait litière de l'humanisme à l'égo avéré.

      Il bombait le torse, le godelureau. Assis derrière son spacieux bureau, il se sentait investi par une mission divine. Ses dirigeants, se prosternant devant le veau d’or, l’avaient chargé d’établir la liste des personnes devant faire partie de la charrette. Le fruit de ses réflexions pernicieuses mûrissait dans le jardin des vieux. Pfft… « Voilà les rebuts de notre entreprise, ils coûtent chers et sont sur le déclin », se dit-il. Il les convoqua dans son bureau et leur transmit la lettre de licenciement. Agé de soixante-deux ans, je faisais partie du lot. J’en étais à ma trente-deuxième année au service de la maison. Je m’occupais de la relation avec les fournisseurs.

      J’étais projeté dans l’antre de la mort où je me voyais dépossédé de mes ambitions, de mon amour-propre. Je haïssais le regard fuyant des jeunes cadres beaux et dynamiques qui biaisaient sur leur mépris envers ma personne J’avais en horreur les airs compassés de mes supérieurs lorsqu’ils me saluaient.

      C’était mon dernier jour de travail. J’effectuais mon labeur comme un zombie, mine de rien. Guidé par un rêve, je m’acquittais de ma tâche en faisant rimer mon désespoir avec une grande musique qui ramait vers le rivage des cieux. A l’heure de mon départ, une voix de soprane emplit soudain notre bureau. Elle attaquait les premiers notes de « Là ci darem la mano », air tiré de Don Giovanni. La langue italienne ne m’était que peu familière. J’imaginais qu’elle me disait :

      – Vous ?

      Je lui répondis de ma voix de baryton :

      – Moi, bien sûr. Ce sort injuste m’appartient. Nous y seront seuls, et là, belle âme consolatrice, tu m’hypnotiseras. Là, tu me tendras la main, là, j’oublierai ma grande peine ; là, tu me diras : « je suis ici ». Cela dure trop longtemps. Partons, âme adorée, d’ici.

      Le téléphone restait étrangement silencieux. Mes cinq collègues étaient pétrifiés et ne pipaient mot. D’autres employés, chefs et directeurs avaient accourus ou restaient sur le pas de porte en me regardant avec des yeux ahuris.

      Je m’étais envolé avec le souffle de ma voix vers un amour ineffable, celui qui ignore votre corps, celui qui connaît votre douleur, cet amour empreint de douceur qui plonge votre être dans les délices d’une mélodie vous reliant à un monde où l’on pleure de joie.

      – Je voudrais, mais je ne le peux pas, répondit l’âme consolatrice. Je ne suis pas le maître de ta destinée ; tu vis encore ici-bas.

      La voix de la soprane coulait d’une émotion vers un destin intraitable. Mes yeux s’humectèrent, je lui dis d’une voix suppliante :

      – Viens ma grande âme !

      – Mazette me fait pitié, déclama-t-elle en levant ses yeux au ciel.

      Dans mon esprit, elle s’adressait à l’ineffable en disant : « cette personne sans ardeur n’est qu’une mazette, ayez pitié de lui ». Les cordes vocales de la soprane vibraient de mansuétude.

      – Oui, faites en sorte ! criai-je de ma voix de baryton

      Comme un prisonnier mû par un grand désespoir qui frappe du poing la porte de son cachot, je cognai avec ma voix la carcasse dédaigneuse dans laquelle la société m’avait enfermé en espérant que mon sursaut d’indignation rompît les chaînes qui m’attachaient à un destin rogue.

      Les ondes limpides de l’âme consolatrice vinrent caresser ma doléance. Ensemble nous implorâmes l’indicible :

      – Vite… Je n’ai plus la force.

      L’âme consolatrice m’enlaça, une lumière irisée nimbait ma tête, et devant un personnel médusé, nous nous dirigeâmes vers la porte de sortie de l'entreprise.

      – Partons, partons, je te consolerai de tes peines, d’une mort innocente, vocalisâmes-nous ensemble.

      C’était vrai. J’avais été condamné à mourir sur l’autel du profit.

      Au moment de franchir le seuil, j’aperçus quelques larmes qui perlaient sur les joues de celui qui m’avait congédié. L’orchestre mit fin à notre chant par des « si, la, si, do, ré, do, si, la, si, la », répétés deux fois, que je traduisis par cette phrase : « c’est comme ça, c’est comme ça, fallait y penser avant ».

      Appuyé sur ce rêve, je sortis pour la dernière fois de l'établissement qui m’avait employé durant plus d’un quart de siècle. Je n’avais pris congé de personne car j’étais dans un autre monde ; dans un monde de musique où l’âme dialogue avec l’homme.

 

 

 

 

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